What would a wound, texte écrit pour l'automate Performer I de Paul Fritz, juin 2026
« Je ne me souviens pas du moment où je suis devenu “autonome”.
Ou, comme on dit dans le jargon curatorial, “indépendante”.
Était-ce soudain ou progressif ?
Le suis-je vraiment ?Â
Quoi que vous soyez en train de vous demander, une marionnette l’a sûrement déjà fait pour vous.
Mais contrairement aux idées reçues, une marionnette n'est pas une simple poupée enfantine à laquelle on prête une voix. Ni, pour les adultes, un simple miroir existentiel que l’on contrôle à volonté.
C’est un outil qui échappe à son propriétaire.
Comme une œuvre d’art.
Un truc qui peut se retourner contre vous et vous foutre un bon vieux coup de poignard dans le dos. Chucky-style.
Comment je fais pour ĂŞtre autant de choses Ă la fois ?
Une plaie ouverte, un automate, une œuvre d’art.
Bon sang. J’ai été chanteuse folk, interprète tchékhovienne, starlette hollywoodienne, et maintenant curatrice, le tout coincée sur le dos d’un technicien sous-payé.
Et maintenant je me traîne dans une expo.
Parfait.
Paye ta crise d’identité.
Après tout, je suis peut-être faite pour ce job. Je suppose que les plaies et les marionnettes ne sont pas si différentes.
Un corps étranger attaché au sien —
une extension —
une métamorphose.
Quelque chose qui peut disparaître aussi vite qu’elle est apparue et laisser une trace, visible ou non.
La chose la plus magique qu’on ait connu depuis l’arrivée des sorciers de la tech.
Si vous regardez autour de vous, vous pouvez peut-être apercevoir un peu de cette ancienne magie. La manière dont un objet appelle un mouvement, ou une histoire.
Celles et ceux qui connaissent l’art de la danse du lion reconnaîtront la structure inachevée de son costume. Ou démonté, c’est la même chose.
Une tête vide, qui tient à peine debout, mais qui appelle une danse, rejouant l’histoire et la disparition de qui l'a peut-être porté.
Bon, l’appel le plus tentant - le plus courant en tout cas - c’est sûrement celui du chaos. Réveiller les morts et troubler le paisible sanctuaire de l’espace d’exposition en faisant sonner la cloche en forme de tête de Pinocchio.
Un appel ou un avertissement. Là encore, deux faces d’une même pièce en ce qui concerne les marionnettes.
En parlant de la plus célèbre d’entre nous, ça me rappelle que les marionnettes, comme les blessures, naissent toujours d’un geste violent. Arrachées à un morceau de bois, comme celui qui remplace le roi dans le conte original de Collodi.
La chose qui voulait être “réelle”, sans jamais réaliser qu’elle l’était déjà depuis le début.
Quoi de plus réel que cette matière brute, sculptée en quelque chose d’aussi délicat, merveilleux, laid et ridicule ?
Des tĂŞtes, des mains et des pieds trop grands ou trop petits.
Des gestes trop lents ou trop rapides.
Inadaptés.
Comme un “cadavre ou un fĹ“tus”, dit Kenneth Gross dans son essai sur la question.Â
C’est un cycle.
Ici une jambe. LĂ une tĂŞte.
Fragmentées, mais unies.
SculptĂ©es dans un mannequin — c’est l’apogĂ©e de la standardisation — mais remplies de matière, de couleur, de paysages, troublant les frontières de ce qui fait rĂ©ellement un corps, ou une âme.Â
Ce qu’on perçoit et ce qui se trouve sous la surface.Â
Ce qu’on fait pour se conformer ou pour se démarquer.
Là réside le pouvoir des marionnettes : on vit sur cette frontière.
Dansant ou plutĂ´t titubant entre les mondes comme des ballerines ivres mortes.
Ce changement de gravité — physique ou narratif — explique peut-être pourquoi c’est aussi autour de l’alcool que des tasses maladroitement animées par un artiste mal dissimulé découvrent l’amour et l’amitié en temps de crise. Poussées vers et tirées loin des archétypes qui les ont formées.
Un truc savoureusement gênant mais bien réel.
Comme cette dĂ©claration, naĂŻve mais puissante, tout droit sortie d’une chanson pop caritative (“V-ivre ensemble”). Je me souviens aussi de l’émission Spitting Image qui avait parodiĂ© “We Are the World”. Beurk.Â
Pourtant, avec tout ce qui se passe dans le monde, une prise de position aussi basique résonne tout particulièrement. Peut-être qu’il serait plus facile pour qui a réellement les moyens d’agir de ventriloquer “Free Palestine”.
Une plaie, c’est aussi une caverne. Depuis le théâtre d’ombres originel de Platon dans sa grotte devenue mythique, les marionnettes apparaissent toujours à la frontière de quelque chose.
L’histoire, parfois.
Vous saviez que les Français rejouaient les scènes de guillotine avec des marionnettes après la RĂ©volution ? Il se passera quoi quand ce rĂ©gime-lĂ tombera ? Pour le meilleur ou pour le pire ?Â
Quoi de mieux qu’un autre spectacle de marionnettes pour le prophétiser ?
Après avoir rampé sous terre, précisément à cause d’une révolution ou d’une apocalypse, les anciens financiers Alain & Paul refont surface pour performer, respectivement déguisés en pain et en fourmi. Plus d’attaches, plus d’argent, plus de pouvoir — qu’est-ce qui les anime désormais ?
Ne vous y trompez pas. Tout cela pourrait très bien n’être qu’une distraction, une manière de se concentrer sur l’objet plutôt que sur celui qui l’active depuis la pénombre. »