Qui nāa jamais essayeĢ de marcher avec des chaussures trop grandes ? Cāest droĢle parce que cāest idiot mais surtout parce quāun eĢtrange senti- ment de fierteĢ se cache souvent derrieĢre lāinnocence de ce geste. Cāest un peu celui qui māhabite alors que je suis confronteĢ au pieĢge que je viens de me tendre : eĢcrire sur la figure du clown. Comment sāinscrire dans une histoire complexe incarneĢe aujourdāhui dans une silhouette si familieĢre quāon ne prend plus vraiment le temps de la regarder ? Jouant de lāexpression anglophone et de la taille de ses chaussures iconiques, le titre de lāexposition invoque lāheĢritage du clown et de son image. Big Shoes to Fill, la question restant Ā« de quoi ? Ā».Ā
AĢ force de pirouettes et de meĢtamorphose, le clown survit aĢ tout. Des bouffons meĢdieĢvaux au cineĢma dāhorreur, reĢaliteĢ et fiction sāentre- meĢlent pour construire la figure archeĢtypale, le mythe, bref, lāimage quāappelle deĢsormais son nom. AĢ deĢfaut dāune strateĢgie politique efficace, la fonction de ses preĢdeĢcesseurs avait le meĢrite dāeĢtre claire. Dans un systeĢme de domination et dāordre eĢtabli, ses avatars disparus catalysaient le renversement. Ce glissement du sacreĢ au profane et de lāeĢveĢnement publique au cadre restreint du spectacle marque une pre- mieĢre alteĢration de la fonction transgressive du clown comme trickster ā une figure mythique du deĢsordre dont les variations culturelles teĢ- moignent de sa neĢcessiteĢ anthropologique. AĢ la diffeĢrence de la religion qui peĢneĢtre la reĢaliteĢ par le rite et le symbole, le cadre estheĢtique fixe le clown aĢ la surface. Pour le neutraliser, rien de plus efficace que de le consideĢrer par le prisme estheĢtique, cāest-aĢ-dire en tant quāart. MythifieĢ par le syncreĢtisme romantique, le libeĢralisme et sa construction de lāidentiteĢ, cāest donc par la porte deĢrobeĢe de la culture populaire, moins seĢveĢrement gardeĢe que celle des beaux-arts, que sa fonction transgres- sive bascule paradoxalement aĢ la charge de la repreĢsentation.Ā
Outre la richesse de cette histoire et les enjeux politiques accumuleĢs sous les couches de son maquillage, ce que jāaime chez le clown, cāest preĢciseĢment de ne pas eĢtre suĢr de pouvoir lāaimer pleinement. ApreĢs tout cāest son roĢle, meĢme enfermeĢ derrieĢre les traits de lāarcheĢtype voire peut-eĢtre davantage : il deĢrange. Ce que reĢveĢle cette ambiguiĢteĢ cāest quāau sein dāune socieĢteĢ du spectacle moralement polariseĢe, la beĢtise nāest plus la chasse-gardeĢe des marges. Elle est aussi lāinstrument du pouvoir. Quāil deĢsigne les outrances eĢhonteĢes de la preĢsidence eĢtats-unienne et du neĢolibeĢralisme ultraconservateur quāelle incarne, ou quāil prenne les traits de ses deĢtracteurs, le clown contemporain endosse tous les exceĢs. Pervers retord ou poeĢte queer, reĢvolutionnaire acharneĢ ou fasciste notoire, incendiaire ou pompier, le clown nāest jamais loin des flammes. Il incarne le meilleur et le pire de la remise en question des codes qui reĢgissent nos socieĢteĢs. Prendre le temps de le regarder aĢ nouveau aĢ travers les Åuvres de celleux qui sāy inteĢressent et qui continuent de lāincarner, cāest comprendre que sa puissance dāaction persiste en quiconque choisit de se glisser dans lāarcheĢtype. Les immenses chaus- sures aĢ poids poseĢes aĢ lāentreĢe de lāexposition sont une invitation. Le clown est laĢ. Il attend simplement quāon sāen saisisse et quāon lāemmeĢne avec nous.Ā