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11 April 26 to 9 May 26

BIG SHOES TO FILL

with Renaud Artaban, Sila Candansayar, Marlène Charpentié, Mathis Collins, Neila Czermak Ichti, Kiki fruit, Marcel Marceau, Michael Price, Jeffrey Vallance

Qui n’a jamais essayé de marcher avec des chaussures trop grandes ? C’est droĢ‚le parce que c’est idiot mais surtout parce qu’un étrange senti- ment de fierté se cache souvent derrieĢ€re l’innocence de ce geste. C’est un peu celui qui m’habite alors que je suis confronté au pieĢ€ge que je viens de me tendre : écrire sur la figure du clown. Comment s’inscrire dans une histoire complexe incarnée aujourd’hui dans une silhouette si familieĢ€re qu’on ne prend plus vraiment le temps de la regarder ? Jouant de l’expression anglophone et de la taille de ses chaussures iconiques, le titre de l’exposition invoque l’héritage du clown et de son image. Big Shoes to Fill, la question restant Ā« de quoi ? Ā».Ā 

AĢ€ force de pirouettes et de métamorphose, le clown survit aĢ€ tout. Des bouffons médiévaux au cinéma d’horreur, réalité et fiction s’entre- meĢ‚lent pour construire la figure archétypale, le mythe, bref, l’image qu’appelle désormais son nom. AĢ€ défaut d’une stratégie politique efficace, la fonction de ses prédécesseurs avait le mérite d’eĢ‚tre claire. Dans un systeĢ€me de domination et d’ordre établi, ses avatars disparus catalysaient le renversement. Ce glissement du sacré au profane et de l’événement publique au cadre restreint du spectacle marque une pre- mieĢ€re altération de la fonction transgressive du clown comme trickster — une figure mythique du désordre dont les variations culturelles té- moignent de sa nécessité anthropologique. AĢ€ la différence de la religion qui péneĢ€tre la réalité par le rite et le symbole, le cadre esthétique fixe le clown aĢ€ la surface. Pour le neutraliser, rien de plus efficace que de le considérer par le prisme esthétique, c’est-aĢ€-dire en tant qu’art. Mythifié par le syncrétisme romantique, le libéralisme et sa construction de l’identité, c’est donc par la porte dérobée de la culture populaire, moins séveĢ€rement gardée que celle des beaux-arts, que sa fonction transgres- sive bascule paradoxalement aĢ€ la charge de la représentation.Ā 

Outre la richesse de cette histoire et les enjeux politiques accumulés sous les couches de son maquillage, ce que j’aime chez le clown, c’est précisément de ne pas eĢ‚tre suĢ‚r de pouvoir l’aimer pleinement. ApreĢ€s tout c’est son roĢ‚le, meĢ‚me enfermé derrieĢ€re les traits de l’archétype voire peut-eĢ‚tre davantage : il dérange. Ce que réveĢ€le cette ambiguïté c’est qu’au sein d’une société du spectacle moralement polarisée, la beĢ‚tise n’est plus la chasse-gardée des marges. Elle est aussi l’instrument du pouvoir. Qu’il désigne les outrances éhontées de la présidence états-unienne et du néolibéralisme ultraconservateur qu’elle incarne, ou qu’il prenne les traits de ses détracteurs, le clown contemporain endosse tous les exceĢ€s. Pervers retord ou poeĢ€te queer, révolutionnaire acharné ou fasciste notoire, incendiaire ou pompier, le clown n’est jamais loin des flammes. Il incarne le meilleur et le pire de la remise en question des codes qui régissent nos sociétés. Prendre le temps de le regarder aĢ€ nouveau aĢ€ travers les œuvres de celleux qui s’y intéressent et qui continuent de l’incarner, c’est comprendre que sa puissance d’action persiste en quiconque choisit de se glisser dans l’archétype. Les immenses chaus- sures aĢ€ poids posées aĢ€ l’entrée de l’exposition sont une invitation. Le clown est laĢ€. Il attend simplement qu’on s’en saisisse et qu’on l’emmeĢ€ne avec nous.Ā