27 of January 2026

GHOSTLY FUN

Texte pour Almost Tender, exposition personnelle de Grégory Sugnaux à la Ferme de la Chapelle, Lancy/Genève

Habitée par les peintures de Grégory Sugnaux, la ferme de la chapelle prend des airs de maison hantée. Sur le pas de la porte qu’il serait bien incapable de franchir pour nous courir après, le squelette d’un vampire giacomettique sur fond chromé façon Pimp my ride donne le ton (Ombra della sera, 2026). Si le parquet craque et que les portes grincent, nous sommes loin des manoirs de Stanley Kubrick ou d’Alfred Hitchcock. À bien y regarder, celui-ci aurait plutôt quelque chose du dérangeant ridicule de l’attraction foraine. Quiconque a grandi à l’ère de Disneyland en connaît les images subtilement juxtaposées : fantômes donc, mais aussi zombies, squelettes, chauve-souris, clowns tueurs et autres créatures démoniaques qui ternissent lentement sous les néons acidulés d’une typo dégoulinante. Et planqués derrière cette façade montée sur échafaudage, des yeux hagards sous des masques en caoutchouc qui sentent la bave et la clope attendent le prochain wagon plein d’une jeunesse en quête de sensations fortes. Almost tender, already cringe. 

On connaît l’image archétypale du linceul flottant et du crissement des chaînes. L’exposition en est exempte. Si je parle de fantômes, c’est donc moins pour pointer du doigt les plus immédiatement reconnaissables comme tels que pour interroger la logique spectrale qui me semble caractériser la peinture de Grégory Sugnaux. Dans le film Ghost Dance réalisé par Ken McMullen en 1983, le philosophe Jacques Derrida affirmait que « l’avenir est aux fantômes, et que la technologie moderne de l’image, de la cinématographie et de la télécommunication décuple [leur] pouvoir ». Du télégraphe à l’intelligence artificielle, force est de constater qu’au lieu d’atténuer l’occulte, l’ère de la science et de la raison en décuple paradoxalement la puissance voire en accompagne l’histoire. Près d’un demi-siècle plus tard, c’est dans les limbes de ce World Wide Web que Grégory Sugnaux puise ses sujets. Sur ce ouija sur-saturé, omniprésent mais invisible, l’ordre spectral ne persiste pas seulement. Il implose.

Parce qu’il n’y a donc pas de fantôme sans drap pour le faire apparaître, la peinture de Grégory Sugnaux est d’abord une peinture de traces. Embrassant pleinement la nature du premier réceptacle de ses images (l’écran), elle met en scène les strates technologiques en reproduisant méticuleusement leurs erreurs et favorise l’apparition des spectres en soulignant la diversité de nature et d’aspect de chacun : le cathodique (Tom, 2026 et What’s up, doc ?, 2026), le glitch (Fly Away Home, 2026) ou la surexposition du flash des cursed images (The Company of Wolves, 2026). Trahi par la technique qui les expose, ces spectres du passé pourraient être authentiquement terrifiants s’ils n’étaient pas souvent factices. Difficile de ne pas sourire devant le clip de Boulevard of broken dreams de Green Day (2005) que m’évoque Grégory au téléphone. Un western 2.0 dont la pellicule faussement endommagée par les abrasions du temps imite le film analogique. Des images nostalgiques mais sincères qui m’apparaissent aujourd’hui quasi-parodiques. Crépitements du film, grésillement de l’écran ou craquement du vinyle, ces traces tiennent au sein de l’exposition autant du visible que de l’audible grâce à la pièce sonore de Christian Shulz qui hante l’espace de manière discontinue (It has gone with the wind, 2026). 

Pour Derrida, l’art du spectre, c’est le cinéma. On en retrouve d’ailleurs quelques icônes saisies hors-champ dans des costumes hybrides, grotesques et monstrueux surpris dans un moment qui n’aurait pas dû être visible. Qu’est-ce qu’un spectre sinon cela ? Danny DeVito en pingouin (The Penguin, 2026) et Willem Dafoe en grenouille (The Frog, 2026) pour ne citer qu’eux. Pourtant, il me semble que la peinture en général et celle de Grégory Sugnaux en particulier, en éclaire tout autant les résonnances contemporaines. Emprisonnant la lumière sur un film, le cinéma prend la vie. C’est une demi-mort. Déployant les couleurs qui composent cette même lumière sur la toile (encore un spectre), la peinture l’insuffle. C’est une demi-vie. Avec son Atlas Mnémosyne (1921-1929), l’historien de l’art Aby Warburg parlait de la survivance des formes et des sujets à travers les époques. Comme toutes les œuvres d’art, les toiles de Grégory Sugnaux n’y échappent pas. On re-présente, on re-connait. Mais à cette survivance s’ajoutent les invocations - ou les exorcismes, ils vont de pair - des artistes qui l’ont précédé. Il y a quelque chose de Gerhard Richter dans la translucidité frottée de son escargot bleu (Soggy, 2026) ou de Camille Pissarro dans ses cartoons divisionnistes. Le fantôme donc est toujours une affaire d’héritage. Dans l’exposition, c’est une armée d’yeux plus ou moins bienveillants qui nous guettent. « Dissymétrie vertigineuse : la technique pour avoir des visions, pour voir des fantômes, est en vérité une technique pour se faire voir par les fantômes »1. Visiter cette exposition, c’est donc aller les voir mais surtout se soumettre à leurs regards. 

Pourtant, si la peinture de Grégory Sugnaux échappe à la nostalgie sincère dans laquelle Green Day avait sauté à pieds joints, c’est précisément en conscience que, face à l’absurdité de cet héritage, nous ne sommes pas seulement des enfants ou des petits-enfants mais de futurs ancêtres. Les wagons des maisons hantées continuent de tourner et les jeunes des premiers sont les adultes d’aujourd’hui. En technologie comme en peinture, les véritables inventions restent à faire et les spectres de l’avenir rivalisent donc avec ceux du passé. Il y a quelque chose de profondément merveilleux dans la permanence de la peinture en soi. Un « miracle ordinaire » - c’est la chanson de la bande annonce du film Charlotte’s Web qui inspire l’œuvre textile présentée sous les combles (SOME PIG, 2026) - dans la boucle temporelle que nous permet l’exposition. À côté d’elle, le bunny boy de Gummo (Crying over you, 2026) m’apparaît comme le parfait guide de ces espaces fantomatiques. Figure spectrale de l’innocence brute dans le paysage apocalyptique du film d’Harmony Korine, il incarne une forme de résistance à choisir la binarité des mondes qui s’offrent à nous. Celui de la lassitude ou de l’émerveillement, du sérieux ou du risible, du réel ou du virtuel. Au prisme de l’hantologie, la peinture de Grégory Sugnaux n’est alors « rien de moins qu'une interrogation sur la nature psychédélique du postmodernisme, la nature intrinsèquement spectrale de nos rêves et de nos utopies, et l'impact du réalisme capitaliste sur leur dégradation, qui, malgré ses affirmations contraires, n'est jamais absolu. »2 


1 - Jacques Derrida, Spectres de Marx, éditions Galilée, 1993.
2 - Matt Colquhoun, Introduction Ă  Ghosts of my life de Mark Fisher, Zero Books, 2022.

Crédit photo : ©Nicolas Delaroche Studio