HabitĂ©e par les peintures de GrĂ©gory Sugnaux, la ferme de la chapelle prend des airs de maison hantĂ©e. Sur le pas de la porte qu’il serait bien incapable de franchir pour nous courir après, le squelette d’un vampire giacomettique sur fond chromĂ© façon Pimp my ride donne le ton (Ombra della sera, 2026). Si le parquet craque et que les portes grincent, nous sommes loin des manoirs de Stanley Kubrick ou d’Alfred Hitchcock. Ă€ bien y regarder, celui-ci aurait plutĂ´t quelque chose du dĂ©rangeant ridicule de l’attraction foraine. Quiconque a grandi Ă l’ère de Disneyland en connaĂ®t les images subtilement juxtaposĂ©es : fantĂ´mes donc, mais aussi zombies, squelettes, chauve-souris, clowns tueurs et autres crĂ©atures dĂ©moniaques qui ternissent lentement sous les nĂ©ons acidulĂ©s d’une typo dĂ©goulinante. Et planquĂ©s derrière cette façade montĂ©e sur Ă©chafaudage, des yeux hagards sous des masques en caoutchouc qui sentent la bave et la clope attendent le prochain wagon plein d’une jeunesse en quĂŞte de sensations fortes. Almost tender, already cringe.Â
On connaît l’image archétypale du linceul flottant et du crissement des chaînes. L’exposition en est exempte. Si je parle de fantômes, c’est donc moins pour pointer du doigt les plus immédiatement reconnaissables comme tels que pour interroger la logique spectrale qui me semble caractériser la peinture de Grégory Sugnaux. Dans le film Ghost Dance réalisé par Ken McMullen en 1983, le philosophe Jacques Derrida affirmait que « l’avenir est aux fantômes, et que la technologie moderne de l’image, de la cinématographie et de la télécommunication décuple [leur] pouvoir ». Du télégraphe à l’intelligence artificielle, force est de constater qu’au lieu d’atténuer l’occulte, l’ère de la science et de la raison en décuple paradoxalement la puissance voire en accompagne l’histoire. Près d’un demi-siècle plus tard, c’est dans les limbes de ce World Wide Web que Grégory Sugnaux puise ses sujets. Sur ce ouija sur-saturé, omniprésent mais invisible, l’ordre spectral ne persiste pas seulement. Il implose.
Parce qu’il n’y a donc pas de fantĂ´me sans drap pour le faire apparaĂ®tre, la peinture de GrĂ©gory Sugnaux est d’abord une peinture de traces. Embrassant pleinement la nature du premier rĂ©ceptacle de ses images (l’écran), elle met en scène les strates technologiques en reproduisant mĂ©ticuleusement leurs erreurs et favorise l’apparition des spectres en soulignant la diversitĂ© de nature et d’aspect de chacun : le cathodique (Tom, 2026 et What’s up, doc ?, 2026), le glitch (Fly Away Home, 2026) ou la surexposition du flash des cursed images (The Company of Wolves, 2026). Trahi par la technique qui les expose, ces spectres du passĂ© pourraient ĂŞtre authentiquement terrifiants s’ils n’étaient pas souvent factices. Difficile de ne pas sourire devant le clip de Boulevard of broken dreams de Green Day (2005) que m’évoque GrĂ©gory au tĂ©lĂ©phone. Un western 2.0 dont la pellicule faussement endommagĂ©e par les abrasions du temps imite le film analogique. Des images nostalgiques mais sincères qui m’apparaissent aujourd’hui quasi-parodiques. CrĂ©pitements du film, grĂ©sillement de l’écran ou craquement du vinyle, ces traces tiennent au sein de l’exposition autant du visible que de l’audible grâce Ă la pièce sonore de Christian Shulz qui hante l’espace de manière discontinue (It has gone with the wind, 2026).Â
Pour Derrida, l’art du spectre, c’est le cinĂ©ma. On en retrouve d’ailleurs quelques icĂ´nes saisies hors-champ dans des costumes hybrides, grotesques et monstrueux surpris dans un moment qui n’aurait pas dĂ» ĂŞtre visible. Qu’est-ce qu’un spectre sinon cela ? Danny DeVito en pingouin (The Penguin, 2026) et Willem Dafoe en grenouille (The Frog, 2026) pour ne citer qu’eux. Pourtant, il me semble que la peinture en gĂ©nĂ©ral et celle de GrĂ©gory Sugnaux en particulier, en Ă©claire tout autant les rĂ©sonnances contemporaines. Emprisonnant la lumière sur un film, le cinĂ©ma prend la vie. C’est une demi-mort. DĂ©ployant les couleurs qui composent cette mĂŞme lumière sur la toile (encore un spectre), la peinture l’insuffle. C’est une demi-vie. Avec son Atlas MnĂ©mosyne (1921-1929), l’historien de l’art Aby Warburg parlait de la survivance des formes et des sujets Ă travers les Ă©poques. Comme toutes les Ĺ“uvres d’art, les toiles de GrĂ©gory Sugnaux n’y Ă©chappent pas. On re-prĂ©sente, on re-connait. Mais Ă cette survivance s’ajoutent les invocations - ou les exorcismes, ils vont de pair - des artistes qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©. Il y a quelque chose de Gerhard Richter dans la transluciditĂ© frottĂ©e de son escargot bleu (Soggy, 2026) ou de Camille Pissarro dans ses cartoons divisionnistes. Le fantĂ´me donc est toujours une affaire d’hĂ©ritage. Dans l’exposition, c’est une armĂ©e d’yeux plus ou moins bienveillants qui nous guettent. « DissymĂ©trie vertigineuse : la technique pour avoir des visions, pour voir des fantĂ´mes, est en vĂ©ritĂ© une technique pour se faire voir par les fantĂ´mes »1. Visiter cette exposition, c’est donc aller les voir mais surtout se soumettre Ă leurs regards.Â
Pourtant, si la peinture de GrĂ©gory Sugnaux Ă©chappe Ă la nostalgie sincère dans laquelle Green Day avait sautĂ© Ă pieds joints, c’est prĂ©cisĂ©ment en conscience que, face Ă l’absurditĂ© de cet hĂ©ritage, nous ne sommes pas seulement des enfants ou des petits-enfants mais de futurs ancĂŞtres. Les wagons des maisons hantĂ©es continuent de tourner et les jeunes des premiers sont les adultes d’aujourd’hui. En technologie comme en peinture, les vĂ©ritables inventions restent Ă faire et les spectres de l’avenir rivalisent donc avec ceux du passĂ©. Il y a quelque chose de profondĂ©ment merveilleux dans la permanence de la peinture en soi. Un « miracle ordinaire » - c’est la chanson de la bande annonce du film Charlotte’s Web qui inspire l’œuvre textile prĂ©sentĂ©e sous les combles (SOME PIG, 2026) - dans la boucle temporelle que nous permet l’exposition. Ă€ cĂ´tĂ© d’elle, le bunny boy de Gummo (Crying over you, 2026) m’apparaĂ®t comme le parfait guide de ces espaces fantomatiques. Figure spectrale de l’innocence brute dans le paysage apocalyptique du film d’Harmony Korine, il incarne une forme de rĂ©sistance Ă choisir la binaritĂ© des mondes qui s’offrent Ă nous. Celui de la lassitude ou de l’émerveillement, du sĂ©rieux ou du risible, du rĂ©el ou du virtuel. Au prisme de l’hantologie, la peinture de GrĂ©gory Sugnaux n’est alors « rien de moins qu'une interrogation sur la nature psychĂ©dĂ©lique du postmodernisme, la nature intrinsèquement spectrale de nos rĂŞves et de nos utopies, et l'impact du rĂ©alisme capitaliste sur leur dĂ©gradation, qui, malgrĂ© ses affirmations contraires, n'est jamais absolu. »2Â
1 - Jacques Derrida, Spectres de Marx, éditions Galilée, 1993.
2 - Matt Colquhoun, Introduction Ă Ghosts of my life de Mark Fisher, Zero Books, 2022.
Crédit photo : ©Nicolas Delaroche Studio