Nobuko est philosophe. Elle va rire de cette accroche, mais je crois qu’entrer en contact avec ses œuvres a quelque chose d’une leçon métaphysique qui se passerait de lectures interminables et de débats conceptuels. Comme tous les théoriciens de la connaissance et comme beaucoup d’artistes, ses œuvres naissent d’interrogations fondamentales sur le monde et sur la place qu’on y occupe : Pourquoi sommes-nous là ? D’où vient-on ? Y a-t-il un ordre à l’univers et avons-nous une quelconque prise sur celui-ci ? Face au besoin de savoir, les scientifiques expérimentent et les philosophes imaginent. Les étranges assemblages de matière et d’objets trouvés de Nobuko Tsuchiya empruntent aux deux.
Depuis Platon et sa distinction entre le monde des sens et celui des idées, nos imaginaires n’ont jamais vraiment su réconcilier les deux. Je sais que la Terre est ronde, que la gravité existe et que la table qui est devant moi, les touches du clavier et mes doigts qui pianotent dessus sont composés d’atomes. Ces atomes sont composés d’électrons qui gravitent autour d’un noyau de protons et de neutrons, eux-mêmes faits de quarks et de gluons. On touche à quelque chose, voilà des mots qu’elle pourrait choisir comme titres. Je sais aussi que tout cela est en mouvement permanent, alors que tout m’apparaît immobile. Comme la plupart des gens, pour éviter la crise existentielle, j’en fais abstraction. Nobuko, elle, se confronte quotidiennement à ces contradictions. Mots, objets, plantes, animaux, humains : tout est matière.Â
Elle trouve dans cette conception du monde une manière de comprendre et d’interagir avec lui en dehors du langage. Parmi ces matières qui l’attirent « comme des aimants » : la laine, la résine, le métal, la cire, les plumes, le plâtre et certains objets trouvés. Toutes ont en commun de ne pas être trop imprégnées de sens, contaminées d’intentions. Le scientifique parlerait de propriétés, le philosophe d’ontologie ; Nobuko dialogue avec leurs personnalités. Certaines sont joueuses, rebelles, douces et flexibles. D’autres sont froides, sérieuses, solitaires et rigides, l’humeur changeante selon leurs états : liquide, solide et cet entre-deux fascinant qui fait du silicone un ami de longue date. Avec la souplesse qu’aucune langue ne pourrait se permettre sans devenir incompréhensible, Nobuko assemble, désosse, fond, durcit, écrase, étale, gonfle pour composer une grammaire personnelle et instinctive où les formes sont toujours suggérées et accompagnées plutôt que contraintes. Elle sculpte comme on cultive un jardin. C’est déjà , en soi, une véritable leçon d’humilité et d’empathie.Â
Pourtant, son Å“uvre ne se contente pas d’un geste allant de l’humain à la matière. Car celle-ci nous affecte pleinement en retour. C’est en cela que pénétrer dans l’un de ses environnements réconcilie les sens et la raison. Comme l’horizon que l’on voit se courber au sommet d’une montagne ou la gravité suspendue alors que l’on s’immerge dans l’océan - l’équivalent terrestre de l’expérience de l’espace, faute de pouvoir y accéder aussi facilement - l’expérience physique fait poindre, sinon une réponse, du moins une réflexion. Ce qui compte est alors moins d’identifier ce qui est regardé que le fait de voir et de se sentir voir. L’œuvre perd toute fonction. Son absurdité est celle d’un monde que l’on est incapable d’expliquer, de justifier ou d’affirmer comme vrai. Face au vide sidéral, à l’échec de la science comme de la philosophie à fournir une réponse suffisante, les Å“uvres de Nobuko recadrent nos égos en nous faisant voyager à la fois au plus profond et au plus loin de nous-mêmes.Â
EN
Nobuko is a philosopher. She will surely laugh at this catchy opening, but I believe that engaging with her work offers something of a metaphysical lesson - one that requires neither endless reading nor conceptual debate. Like all epistemologists, and like many artists, her work springs from fundamental questions about the world and the place we occupy within it: Why are we here? Where do we come from? Is there an order to the universe, and do we have any hold over it? Faced with the need to know, scientists experiment and philosophers imagine. Nobuko Tsuchiya’s strange assemblages of materials and found objects draw on both.
Ever since Plato and his distinction between the world of the senses and the world of ideas, our imaginations have never really managed to reconcile the two. I know that the Earth is round, that gravity exists, and that the table in front of me, the keys of the keyboard and my fingers tapping on them are made up of atoms. These atoms are composed of electrons orbiting a nucleus of protons and neutrons, themselves made of quarks and gluons. ‘We touch something’—these are words she might choose as titles. I also know that all of this is in constant motion, even though everything appears still to me. Like most people, I choose to ignore it to avoid an existential crisis. Nobuko, however, confronts these contradictions on a daily basis. Words, objects, plants, animals, humans: everything is matter.Â
In this conception of the world, she finds a way to understand and interact with it beyond language. Among the materials that attract her ‘like magnets’ are wool, resin, metal, wax, feathers, plaster and certain found objects. What they share is that they are not overly burdened with meaning or contaminated by intention. A scientist might speak of properties, a philosopher of ontology; Nobuko engages with their personalities. Some are playful, rebellious, gentle and flexible. Others are cold, serious, solitary and rigid, their moods shifting according to their states: liquid, solid and that fascinating in-between that has made silicone a long-standing friend. With a flexibility no language could allow without becoming incomprehensible, Nobuko assembles, dismantles, melts, hardens, crushes, spreads and inflates to compose a personal and instinctive grammar in which forms are always suggested and accompanied rather than constrained. She sculpts as one tends a garden. This, in itself, is a true lesson in humility and empathy.
Yet her work does not merely involve a movement from the human toward matter. For matter, in turn, profoundly affects us. In this sense, entering one of her environments reconciles the senses with reason. Like the horizon curving at the summit of a mountain, or the suspension of gravity when one immerses oneself in the ocean – the earthly equivalent of the experience of space, since we cannot access it so easily – physical experience prompts, if not an answer, at least a reflection. What matters then is less identifying what is being looked at than the act of seeing and feeling oneself seeing. The work loses all function. Its absurdity is that of a world we are unable to explain, justify or affirm as true. Faced with the vast emptiness of space, and with the failure of both science and philosophy to provide a sufficient answer, Nobuko’s work reframes our egos by taking us on a journey both to the deepest depths and the furthest reaches of ourselves.